lundi 9 janvier 2012


LA BALLADE DE JOHN RED GUN

Il est des tribus d’un seul et unique
Et lorsque John Red Gun était passé
Le scalp garnissait sa ceinture d’élan
De ce chasseur blanc ne restaient plus de Mohicans

De la plaine des bisons forts et multiples
Et lorsque John Red Gun était passé
Les cornes garnissaient sa toque d’élan
De ce chasseur blanc ne restait plus que le néant

Dans les bois de bouleaux, les squaws tragiques
Et lorsque John Red Gun était passé
De leur virginité elles garnissaient son froc d’élan
De ce chasseur blanc ne restaient plus que des tourments

Dans les Rocheuses d’un terrifiant grizzli
Et lorsque John Red Gun était passé
Les crocs dévorèrent la nuit le trappeur dormant
De ce chasseur blanc ne restaient plus que des dents

© Ph. Vdb.

Eté chaud



CATALOGNE

Terre verte, vignes, abricotiers
Le mas massif est là devant moi
La tour équerre des templiers.
Sur le roc brun-rouge est le toit,
De deux cent ans de ces métayers
Sur les hérétiques ont imposé la loi.

Terre verte, de vins et de fruits
Soulerie, chaleur, crissements
Des insectes irisés sont les bruits
Fugaces stridulements dans le vent
Des hirondelles dans leurs folles fuites
Rayent l’horizon d’un rayon d’argent.

Mer bleue, franges vermeilles, étranges
Baignades d’enfants nus et rieurs
Des voiliers blancs, canots oranges
Des parasols colorés sont les fleurs
D’un sable déambulé avant l’orage
A la casquettes, des glaces d’un crieur.

© Ph. Vdb.
 

dimanche 18 septembre 2011

Les trois amies

Alger "La Blanche"
Pour Marie

Mars 1962
J’ai 8 ans.
Je suis sortie du lycée Delacroix avec Isabelle et Mounia.
Petites disputes, petite larme ;
mais non, tu es ma meilleure amie!
Petit cœur dessiné sur le dos de ma main;
cœur bleu à l’encre du même bleu que nos jupes.
Cartable sur le dos, il fait chaud.
Il fait toujours chaud à Alger à 11 heures 30 et les escaliers de la rue Jean Macé sont bien raides.
Au coin de la rue Serpaggi je me sépare de mes amies.
La boutique de papa et le petit thé à la menthe qu'il me prépare, accompagné d'une "corne de gazelle", n'est pas loin.

Isabelle et Mounia s’éloignent de moi en souriant vers le café des Aurès.
Quelques joueurs de carte au panama vissé sur la tête, des anisettes, l’Echo d’Alger déplié ;
Ahmed essuie une table;
Youssef vends ses beignets.
Les quelques marchands de fruits couvrent leur étal.
Un dernier verre et tout le monde va rentrer chez soi pour la sieste.

Le chant flûté du "Ganga" dans les platanes. Frôlement des babouches sur les pavés.

Et l’éclair.

La rue Serpaggi s’allume, fulgurante, tonnante, toute de fracas. Un tonnerre que je n’entends qu’un instant, je tombe en arrière, une musique atroce et cotonneuse dans les oreilles.
Le nuage de feu rouge, orange, noir grandi devant moi et les chaises, tables, bras, têtes, pastèques, panamas, mes amies, Youssef, tout vole devant mes yeux, noirci, brisé, désarticulé et retombe en masse informe, lambeaux de chair. Qu'est-ce qui se passe?
Du sang, partout, sur moi, le mien ?, mes jambes pèsent des tonnes, des cris, des hurlements.

J’ai mal.
La nuit, le jour.
Où est le soleil et l'azur?

1 mois d’hôpital,
le sourire de papa et maman.
Encore 1 mois dans ma chambre réchauffée par la douce chaleur que laissent entrer les persiennes entre-ouvertes.

Mai 1962, je retourne au lycée Delacroix.
Isabelle et Mounia ne sont plus là.

1992
Je travaille aux « Assedic » à Ivry. Ils m’ont engagé avec un statut d’invalide. Mal voyante, mais j'y arrive!
Depuis trente ans je ne mange plus de viande...
Je ne mange plus de viande…
Plus de viande !

© Philippe Vandenberghe, le 11 mars 2011

lundi 22 août 2011

Harmonie

Guillermina Suggia, première épouse de Pablo Cazals

LE VIOLONCELLE

En cette salle haute et ronde
… sombre
Je te vis belle et blonde

Cette robe de soie mauve
… ombre
Le teint pâle et rose

Le  vieil instrument acajou
… tropical
Enserré par tes genoux

Les cordes dures et vibrantes
 … musicales
Enlaçant tes membres

Petite fugue ample et douce
… escale
 De Trieste à Saint-Petersbourg

© Philippe Vandenberghe





Le temps qui passe


AU BOUT DU QUAI

Bonjour, je m’appelle Hadrien Zoll… et j’ai des choses à déclarer. Oui je sais c’est un drôle de nom. Je suis alsacien mais je suis surtout français.
Marie Rose – c’est ma femme – me dit toujours : « Hadrien heureusement que tu n’habites pas de l’autre côté ». C’est idiot ce qu’elle dit car de ce côté ci, en France tout le monde sait que Zoll veut dire douane.
Cela aurait en plus été vraiment bête que je travaille au service des douanes ; mais non, je travaille depuis vingt sept ans à la SNCF et cela un peu avant notre mariage. Remarquez, c’est une gare frontière et notez bien que j’ai deux collègues douaniers dont le petit bureau se trouve ici, contigu à la gare.
C’est marrant, mes collègues s’appellent Helmut Wolf et Hans Voss. Mais ici en Alsace je trouve cela plutôt normal. Vous allez rire ils s’entendent comme chien et chat ou plutôt comme loup et renard.
De toute façon, ils n’ont jamais rien à contrôler.

Moi, ici à la gare, je suis seul pour faire tout le travail administratif : vendre les tickets, contrôler les arrivées et les départs, remplir des bordereaux, des statistiques et tout plein de papiers qui ne servent sans doute à rien.
Marie Rose – c’est ma femme – entretien la salle des guichets, les toilettes et le bureau.
Les deux quais et les carreaux c’est pour moi. Elle est jolie notre gare de Trockenweiller.
Tard dans la nuit, je m’assure aussi que le convoi de vingt trois heures trente passe bien avec ses quinze ou seize wagons de minerais à destination de la Lorraine.
En fait, il n’y a que deux départs et deux arrivées par jour, le matin et le soir. Vous vous en doutiez certainement. Et en plus, il n’y a jamais de voyageurs ou si rarement. Juste de quoi remplir la moitié d’une Micheline ; et encore !
C’est le bout du monde ici.
Alors je passe une partie importante de mon temps à jardiner.

Au printemps, Marie Rose – c’est  ma femme – et moi nous remplissons les nombreuses jardinières de la gare avec de beaux géraniums et des pétunias à profusion.
Chaque année je garni aussi le parterre de l’horloge. Il y a bien des années qu’elle ne fonctionne plus cette horloge. Je ne me souviens d’ailleurs pas l’avoir jamais vu fonctionner. Pour ce parterre, je laisse aller mon imagination et je rajoute des petits bégonias, des coléus et des plants de tabac décoratifs et enfin quelques belles plantes de ricin aux grandes feuilles joliment découpées. Cette année Marie Rose – c’est ma femme – m’a dit : « Hadrien les ricins c’est trop haut comme plantes pour ce parterre ». Mais c’est idiot ce qu’elle me dit puisque les aiguilles de l’horloge ne fonctionnent plus. Les plantes ne risquent rien.

Deux fois par an, une équipe de trois ou quatre manœuvres vient ici à la gare pour entretenir les voies, les aiguillages et les différents feux de signalisation. Ils remuent quelques cailloux, retendent les caténaires, remplacent quelques traverses  et s’en vont après deux semaines de dur labeur entrecoupées d’un verre de riesling bien frais ou d’une « vielle prune » préparée par Marie Rose – c’est ma femme.
Durant ces deux semaines, ils logent dans deux vieux wagons en bois qui datent encore de l’empire austro-hongrois.
Ces wagons sont garés sur une desserte dont les rails sont tout rouillés. La voie est envahie d’herbes folles, de serpolet et de menthe sauvage.
Le surveillant de l’équipe est un ingénieur de Metz qui loue une chambre à l’hôtel de la gare. Ce n’est d’ailleurs pas vraiment un hôtel ; c’est plutôt une petite pension et elle est tenue par la vieille Yoanna Herberg. Je crois que Monsieur l’ingénieur est un des seuls clients qui lui reste à la vieille Yoanna.

Marie Rose – c’est ma femme – me disait encore ce matin : « Hadrien il ne se passe jamais rien à Trockenweiller ». Mais c’est idiot ce qu’elle dit car il passe quand même quatre trains de voyageur par jour au village et aussi le train de marchandise de vingt trois heure trente. C’est vrai que celui là ne s’arrête pas.
Et puis je ne l’ai pas encore dit mais le samedi soir à l’hôtel de la gare avec Helmut et Hans nous jouons au jass, une espèce de tarot, mais bien de chez nous.
Ils se disputent toujours ces deux la. Pourtant nous aimons bien nous retrouver ensemble autour du Godin dans lequel ronronne un plein seau de charbon.
Quand le ton monte trop la vielle intervient sinon elle bavarde avec Marie Rose – c’est ma femme.
Si l’équipe d’entretien est au village elle devise volontiers avec  Monsieur l’ingénieur.
La vie est calme et agréable à Trockenweiller.

Aujourd’hui la journée s’est déroulée comme à l’habitude. Sauf que l’équipe d’entretien est partie au train du soir. Retour à Metz.
C’est dommage, je n’ai pas pu dire au revoir à Monsieur l’ingénieur.
Quand j’ai fermé la salle des guichets, je n’ai pas vu Marie Rose – c’est ma femme.
A vingt et une heures, je ne l’ai trouvé nulle part. Elle n’est pourtant pas grande notre gare.
Je suis allé faire un saut à l’hôtel de la vieille Yoanna où j’ai croisé Helmut et Hans qui m’ont dit : « mon pauvre Hadrien, tu es un idiot, voilà qu’il se passe enfin quelque chose à Trockenweiller » et ils se sont mit à rire méchamment.
Moi je les ai trouvé bête mais alors j’ai compris que je n’avais plus rien à déclarer et je suis retourné dans la gare et j’ai attendu le train de vingt trois heures trente, au bout du quai près du parterre de l’horloge en regardant vers la Lorraine… en direction de Metz.

Je ne me souviens plus l’avoir entendu passer le vingt trois heures trente. D’ailleurs je ne me souviens plus de rien.

Bonjour, je m’appelle Jacques Verdier, je suis natif de Nanterre et j’ai été nommé chef de gare à Trockenweiller. J’ai remplacé l’ancien chef qui, il y a quelques mois, a eu un triste accident au passage du train de vingt trois heures trente.
Je compte me marier dans quelques semaines avec Yvette – elle sera bientôt ma femme.
C’est joli ici, c’est calme, il ne se passe jamais rien à Trockenweiller.
Yvette – ce sera bientôt ma femme – et moi serons heureux.

© Philippe Vandenberghe

dimanche 5 juin 2011

Black & White Blues


Féfé Jenny est morte ce matin – Peut-être était-ce hier ?
Enfin elle est partie dans un soupir ; son dernier soupir.
Au delà de quel Achéron pérégrines-tu Féfé ? Dans quel couloir blanc ?
Es-tu déjà arrivée à destination ?
Pourtant je sens toujours ta présence couverte d’un drap blanc craquant et immaculé.
Quel mystère étrange dans cette balance de l’Eros et du Tanathos, alors que j’ai encore de toi ces souvenirs sépia d’une vie remplie d’êtres chers.

Un grand silence dans cette chambre blanche teintée de pénombre. Geste de la main de la part de l’infirmière.
Geste empreint de bienveillance encourageante – mouvement discret – tache furtive rapidement absente qui me laisse avec mes sanglots refoulés.

L’hôpital est un océan silencieux, monochrome et ondulant. On s’y abandonne, avec angoisse pour nous, visiteurs bien portants, avec soulagement résigné pour les malades, déambulateurs fantômatiques.
On y croise de rares patients lévitant avec leur perfusion, des visages inconnus et rares, un médecin pressé au stéthoscope coincé sur la poitrine et toujours cette odeur fade d’antiseptiques qui flotte dans les couloirs.

Une porte battante rapidement franchie laisse entrevoir un profil de souffrances, un vieux silencieux ou une patiente âgée aux gestes minutieux et lents picorant un bout de biscuit pris sur un plateau qui, à peine entamé, repartira tout à l’heure vers les bas-fonds de l’hôpital.

Au détour d’un corridor, une pièce de soins aux étagères débordantes de boîtes bleues ou vertes, de poches à perfusion ventrues, translucides et obscènes… En une pièce, du matériel pour faire tourner tout l’hôpital municipal de Kandahar pendant un mois.
Des chromes agressifs, des lumières acides éclaboussent de gris cartons à cracher, des rouleaux de papier de toutes formes aux tons pastel – tout est jetable – la mort et la souffrance ne peuvent laisser de traces.

Quel contraste avec cet hôpital que je visitai il y a quelques années non loin de Conakry. Là, tout est bruit et couleur, murs sombres et squameux coulant d’algues dans les coins.

Je me souviens de cette jeune excisée aux larmes aigres atteinte d’une infection fulgurante ; de ce jeune coureur de brousse tremblant de fièvre, aux divagations entrecoupées de râles bruyants. De ces poitrinaires couverts d’un bout de tissu rouge sombre et sale, livrant à la vue de tous des jambes anémiées aux articulations gonflées de malnutrition.

Dans ces salles ruinées de misère, tout est grincement et tintement de pannes rouillées et de lits métalliques aux ressorts éventrés, couverts de paillasses pouilleuses apportées par un frère, un cousin…
Tout concourt à une douleur exponentielle, une longue agonie, un râle énorme.

Pourtant les bruits de la forêt proche et irréelle pénètrent par les ouvertures béantes de ce qui étaient des fenêtres. Les cris des singes hurleurs répondent aux palabres des mamas et les piaillements des jeunes enfants donnent à ces lieux un mouvement étrange de vie et de lutte courageuse et souriante pour ceux qui le peuvent.

Le parfum lourd d’un frangipanier m’accompagne dans mon voyage initiatique.
La chaleur et les mouches, une multitude d’insectes crissants et bruissants, une souffrance étalée, explosive, hurlante ; un énorme haut le coeur m’étreint.

J’ai peur, je veux fuir et croise encore cette vielle femme revenant allégée de ses dernières piécettes pour acheter trois pastilles d’un quelconque remède périmé.

Non loin du potager, rempli d’herbes étranges,de tomates craquellées et de belles courges qui serviront à confectionner un brouet qui sera distribué tout à l’heure, on enterre à la sauvette un vieillard mort cette nuit.

Tous ces souvenirs me reviennent aujourd’hui et m’éclatent au visage telle une monstrueuse injustice.


© Philippe Vandenberghe

Hommage à André Gide pour son fabuleux « Voyage au Congo »


lundi 4 avril 2011

Des fleurs pour un tueur



Un honnête homme !

Je connaissais bien Monsieur Gilbert.

Un bon client !

Monsieur Gilbert était représentant en vins et spiritueux ; il venait régulièrement acheter des fleurs dans ma boutique de la Chaussée de W…
Pour ses « amies », il disait !
Il payait « cash » et sans ces Visa, American et autre Diner’s Gold qui pourtant commençaient à bien prendre dans le petit commerce.
Mais Monsieur Gilbert aimait payer « cash ». De beaux bouquets.
Il les aimait un peu « tape à l’œil » mais surtout ça devait sentir la garrigue ; des œillets, des roses, des anémones et en saison, toujours des mimosas, du coloré, surtout du « Coloré » !

Il venait souvent avec son chien, un grand épagneul, puis retraversait la chaussée avec son bouquet à la main qu’il avait puissante et velue et rejoignait son bureau qu’il occupait en face de la boutique.
Je ne sais pas à qui il vendait son vin, mais dans ce milieu, on ne pose pas de question.

Il était toujours souriant, aimable mais peu causant ; on sentait qu’il était du midi, enfin par là quelque part.

Rarement, je devais lui livrer ses fleurs chez lui, Place du C…
Mais ce devait être moi, ça ne pouvait être que moi ; jamais un livreur.
Sur place une femme d’ouvrage me débarrassait du bouquet, me payait (en « cash ») avec un (très) joli pourboire.

C’était en 1982.

En 1983, je ne vis plus Monsieur Gilbert ; puis je revendis la boutique deux - trois ans après.

Des années plus tard, bien plus tard, au hasard d’une lecture, cette adresse de la Place de C… me frappa l’imagination.
Un livre de Marcel Leclerc, un flic de la « crim » à Paris étalait sur plusieurs pages les exploits du clan Zemmour.

Un gang notoire à Marseille et Paris dans les années 60 à 80. Ils ne finirent pas dans leur lit !

1947, mort de Roland Zemmour. Mort violente.
1975, mort de William Zemmour. Mort violente.
1983, mort d’Edgard Zemmour. Mort violente.
1983, quelques mois après son frère, Gilbert Zemmour est abattu en promenant son chien.

Le frère cadet Théodore se rangera tôt de cette « scoumoune » et s’en sortira en disparaissant.

Associés à des truands lyonnais, ils se feront appeler dans les années 70 le « Clan des Siciliens ».

Eh oui ! J’ai connu un « honnête homme » !... Sans le savoir !

© Ph.Vdb