jeudi 8 juin 2017

Ainsi la mort parle




Pensées du noyé

Marche immobile au fond de l’eau
Statique de la vase empuantie
Les granules, lames et piques déchirent les pieds
Quelle ordalie l’a conduit au chaudron de Neptune ?

L’os et l’œil blanc du poisson mort
Métrique des écailles envahies
Filaments, boursouflures et vers labourent les chairs
Quelle mélancolie l’a projeté dans l’abîme ?

Où sont-elles ces âmes mortes
Lubriques de danses lascives
Entre deux eaux vertes pourpres ou irisées de gasoil
Quelles vaines orgies l’ont étranglé de laminaires ?

Bouées de bulles soufrées de vie
Magiques elles éclatent sous l’ongle crevé
Dans un nuage de cavitation d’une hélice rouillée
Quelques morceaux de chair vont nourrir le dieu marin

(c) PhVdb


samedi 24 septembre 2016

Le vagin de Thérèse d'Avila

 
Pierre et Gilles


3ème jour et après quelques nuits

Il n’a rien à dire !

Alors sur quoi va-t-il écrire ?
Il a trouvé : de son enfance ;
de l’enfance de ce garçon absent, faux maigre gras déjà. Fantôme parmi les étants debout, lui déjà assis.
Une vie oubliée ; de lui mais surtout des autres.

Il n’a pas joué, à quoi ?
Il n’a pas chanté, quelle chanson ?
Il n’a pas ri ni pleuré, de quelle joie ou chagrin ?
Pas même crié.

Il est né en silence car avant lui il n’y avait rien, alors pourquoi s’en émouvoir.
Quelques années d’absence d’où ne ressort aucun souvenir, engendré par des non-créés !

Quelques plages de Cancun à Lourenço Marques en passant par Zuidcoote et partout le même sable.
Un sable blanc, sec, qui coule entre les doigts, indéfiniment.

Comment jouer avec ce sablier géant, cette eau, aussi, qui coule ; tous ces éléments qui échappent à toute prise.
De haut en bas !
Mais déjà les traces.
Alors, il court dans le sable pour écrire son histoire, son histoire de rien que l’eau a vite effacé du sable.

Alors, il recommence encore et encore, chaque jour, chaque semaine, chaque année sur les plages du monde entier car il est le monde, il est le Tout ; il est l’histoire.
L’histoire à écrire de ces éléments qui coulent indéfiniment.

De haut en bas !

Il va prendre plusieurs jours à raconter – à écrire – son histoire d’enfance.
Des lettres, des mots, des phrases sur le cahier blanc.
Des histoires de plages mais aussi d’école, de gymnase, de forêts, de chemins ; de chemins qui ne mènent nulle part.
Des chemins qui toujours le font revenir sur ses pas.

De rencontres fortuites aussi. Avec des hommes d’église effrayants de vieillesse décrépie dans des dédales de couloirs déconcertants.
Des fantômes lévitant et silencieux de voix grave qui tombent de l’éther.
Il reçoit une image, une image sacrée au petit bout de bois (un os ?) collé sur l’avers ; in mémoriam ; il reçoit trois timbres : des Léopold II sur fond de brousse et un petit opuscule d’engagement missionnaire.
Il n’y comprend goutte.
Pourquoi partir et pour où ?

Et puis, il est là, inexistant ; pourquoi devrait-il être ailleurs ?

Jamais de larmes non plus ; cela lui est défendu. Jamais de rire, de quoi ?
Manger ? Oui ; pour ce faux maigre gras, des assiettes sans goût, des plats oubliés, des heures à table à ne rien faire, à ne rien dire.
Jamais de souvenirs ?

Si, juste un souvenir ; juste un.

Cette tête de veau, silencieuse comme lui. En fait une moitié de tête de veau tout comme lui, double de son image résignée à moitié en dehors du temps.

D’abord nettoyer la tête, enlever toute trace de poil ; propre et immaculée – ne pas regarder l’œil parce que lui le regarde – la tremper dans de l’eau fraîche.

Longtemps, longtemps, la cuire pochée dans l’eau parfumée ; des herbes – quelques unes mais variées – du sel comme celui que l’on goûte dans la mer, le long des plages de Cancun. Du poivre – celui de Lourenço Marques ; le plus chaud, brûlant sous la langue.

Quand la chair se délite, entamer ce travail de dépiautage maniaque, peccamineux d’atomisation de cette tête silencieuse de tout ce qu’elle avait à dire.

Les milles et uns morceaux dans un concassé de tomates, de vin de Madère, d’oignons déjà fris, blonds, transparents puis redonner un coup de chaleur pour un mélange parfait des sucs que des bulles molles vont soulever et refaire disparaître dans les entrailles du bouillon.
Mouvement brownien culinaire.

Après un moment, quand l’appareil est tiède, avant d’être tout à fait figé, verser le tout dans des saladiers de grès pansus en garnissant d’œufs cuits durs et de cornichons croquants marinés au vinaigre.

Une gelée rouille, tremblotante et parfumée va venir couronner les plats avec ses tranches d’œufs qui multiplient les regards de l’œil énucléé.

Son souvenir à lui ; souvenir d’enfant faux maigre gras.

Une tête de veau en « tortue » !

Et tout ça, la gourmandise, la concupiscence, le désir, l’envie sur fond d’une éducation catholique.
Car il devait aller à l’église le gamin ; à confesse même.

Le Christ pour lui était l’être étant, pour lui, possibilité d’exister dans un rapport charnel avec l’inengendré !

Le Saint corps sacrifié, l’inengendré est pendu
Haut, nu
Ecartelé, clouté, épiné
Perle de sang
Pieds et mains, tête penchée

Il a huit ans

Il est là
Un pardessus
Serré, étouffé, troublé
Bout de gland
Raide, dur, tête penchée
Il sent.
Odeur d’encens

Il est là
Secret, ému
Caché, gêné, cela va-t-il durer !
Sueur dans les gants
Il sort, cramoisi, buste penché

Il a huit ans

Eli, Eli, lamma sabacthani !


Sainte Thérèse d’Avila, l’épouse charnelle du Christ ; une copulation christique. Le vagin offert au fils du Créateur.

Cette proximité divine l’a brulé, igné, carbonisé ; mais pour lui le rien, l’absent, le déicole lui a permit de vivre seul dans sa cathédrale d’enfance.

Quelques jour fiévreux d’écriture hallucinée, dix pages griffonnées de souvenirs enfouis d’enfance perdue comme le reste de sa vie pour passer – pourquoi ? – au jour suivant.

(c) Ph Vdb

"Thérèse d'Avila" de François Gérard 1827

dimanche 18 septembre 2016

Les ombres


"La caverne de Platon" attribué à Gilles Coignet XVIème siècle

2ème jour

Il a attendu toute la journée pour écrire ce qu’il n’aurait pu faire ce jour ; cette deuxième journée.
Cette journée, il l’a voulu autre pour écrire une autre journée.
Il est sorti sur l’agora, lui agoraphobe – lui l’Un – l’unique parmi les autres – la multitude.
Pourquoi-pas ?
A nouveau la trace – le chemin, la voie.
Ses pas sur le fin gravier dessinant une fractale au gré de sa révolution dans l’espace, de son évolution dans la foule.
Evitant l’un, évitant l’autre pour revenir dix fois à son point de départ.
N’écoutant personnes.
Qu’on-t-ils dit ? Qu’on-t-ils à dire ?

Pourtant cette foule ; cette multitude bourdonne, volubile, chante, muse et murmure, se gargarise ou éructe.


Sophisme.
Tous ces uniques n’échangent rien. Le brouhaha est silencieux mais d’une clameur inaudible.

C’est le regard qui finit par le porter ; lui, dans cette foule ; des hommes et des femmes, des enfants nus, un chien et les sept chevaux de l’archonte.
Toute cette masse déambule, écoute ce qui n’est pas dit, ce que l’on ne peut entendre, ce qu’ils ne peuvent savoir.
Des ombres sur la paroi en reflet de sa conscience dans sa prison caverneuse.

De rues en rues, des taxis jaunes soufre zébrés de lignes couleur de pistache, un appendice boursouflé sur le toit avec ces lettres creuses, T.A.X.I.,  traversent l’agora en klaxonnant et déversent des humains pour en reprendre d’autres toutes les heures, toutes les minutes presque et repartent vers les confins de la cité.
Et ce n’est que pour eux que Socrate a bu la cigüe. 

Toute la journée il a voulu accumuler les mots, les lignes, les textes qu’il va retranscrire dans son cahier ; qu’il reporte ce soir dans son cahier ; sur la page du deuxième jour de son cahier.

Ce soir il se désespère à écrire quoique ce soit, alors cette page, il va la couvrir de spirales, de volutes, de lignes mille fois entrecroisées cernées de colonnes, de pilastres, de blocs éparpillées pour, en une folle métamorphose, faire apparaître un décor de Piranèse, des escaliers de va et viens issus de sa pensée délirante.


Décidément, il n’a pas eu une bonne idée ce deuxième jour. Il phantasme à outrance.
L’archonte flotte dans ses rêves.
Un jour de folie qui ne remplira pas son cahier blanc.

Demain qui sera le jour suivant.

(Ph Vdb)

Photo AFP

jeudi 21 juillet 2016

Parkinson



Mark Rothko 1956

1er jour

Pourquoi ?
Pourquoi aujourd’hui ?
Pourquoi-pas ?
N’y a-t-il pas urgence, enfin ?

Donc il est temps d’écrire ; de poser un acte « littéraire » ; de donner du sens à la parole ; de laisser une trace, un signe.

Que dire pour ce premier jour. Que du banal ; en fait il ne s’est rien passé.
La tentation a été grande pour qu’il dépose le stylo qu’il a à peine trituré. Dire n’importe quoi, c’est facile, bavarder pour remplir le vide ; ne pas être dans le silence, mais l’écrire. Ecrire le silence, le bruit du silence, son chuintement, ses vibrations lentes ou rapides selon les saisons, basculement des solstices.

Il est seul depuis si longtemps, accompagné de son double détestable. Faire ce qu’il fait, c’est ne rien faire, alors en dire quoi et pourquoi l’écrire ?
Une trace ?
Pour qui ?

La page blanche a raison ; ce vide dit ce qu’il est puisqu’il n’est rien, ne fait rien, enfin si peu.
Et il n’est pas désespéré, pas même un peu.
Alors pourquoi ce journal ? Cet amoncellement de pages blanches reflet de sa vie banale, atrocement banale.

Donc aujourd’hui, c’est le premier jour ; une naissance peut-être après des années de silence.

Pour que ce mot, cette ligne, ce texte, puissent exister, il lui a fallu pourtant agir ; de manière irréfléchie sans doute, automatique - sans sens – à contre-sens de toute sa vie ; sa vie de rien ; sa vie de silence de n’être ni vu, ni entendu.

D’abord trouver le cahier. Un cahier blanc - un gros - sans lignes, sans marges, une partition vierge, même pas un soupir.
Trois cent pages blanches pour trois cent jours d’inaction.

Puis le stylo.
Un stylo comme on n’en fait plus, un stylo qui griffe le papier ; pour gaucher ou pour droitier, il n’en a cure, c’est pour ne rien écrire.

Noir, gros sous les doigts. Un point de nacre sur le capuchon ; l’attache, la bague et la plume sont en or 24 carats.

Un objet qui a du sens ! Pour une vie qui n’en a point.

Il doit pourtant commencer à écrire, c’est le premier jour, juste quelques mots fades dans ce cahier blanc. Chez lui les jours sont blancs ; chez d’autres les nuits sont blanches pour des jours noirs ; pas meilleurs que hier – juste une succession de moments – sans doute pas pire que demain.

Demain qui sera le deuxième jour !

Mais il lui faudra passer la nuit et quelle nuit ! Une nuit sidérale, sidérante, illuminée de quelques LED rouges et bleu ; seule image dans sa nuit noire.

(c) Ph Vdb


Mark Rothko après 1974

lundi 23 mars 2015

Délivrance

Aconitum napellus

© Philippe Vandenberghe

Suicide assisté par ordinateur

Stop! Deux, ça suffit ; les dégâts sont irréversibles. C’est trop !
Le vase est brisé.
Deux femmes, l’une indissolublement liée par la biologie (était), l’autre choisie par folie consentante mais éloignée trop tard (était mais est encore quand des sentiers se croisent).
Deux femmes qui utilisent des mots de destruction massive, des femmes parfaites, en tous points.
Le mot qui fait mal, très mal et en continu, acide déversé en goutte à goutte, sans cesse, l’une après l’autre avec l’espoir ultime d’une dernière goutte.
Non !
Et encore une, jamais la dernière.
Une salissure permanente ; une castration sémiologique ; une ontologie du néant.
Plus d’existence, un mal irréparable.
Une découpe au scalpel, morceau par morceau ; le martyr du Rabbi Akiva lacéré au peigne de fer. Le
עשרת הרוגי מלכות pour un nul.

« Oh, tu sais toi ; oui mais tu devrais ; mais lui c’est autre chose ; il est bien lui ; c’est pour ton bien ; je ne pense qu’à toi ; tu vas mal finir ; combien de fois je devrai te le dire ; tu creuses ta tombe ».

Quelle belle sollicitude ! Vingt années pour commencer et quatre années pour terminer !

Toujours pris au dépourvu, donc sans voix pour se protéger et devant témoin, surtout devant témoin. Quelle délicieuse perversion mise en place pour achever la bête, le crétin.
Ce refus du corps, du sang, de la sueur, du sperme, de l’urine et de la merde aussi.

Deux vierges immaculées, mais surtout deux vierges noires, deux comtesses Elisabeth Bàthory en leur château de glace. Du venin au lait d’ânesse.

Alors ce matin, je me suis posé.
Une vingtaine de gouttes de Chlorydrate de naxolone pour apaiser le corps…doucement un bon quart d’heure avant la délivrance.

Il fait beau, j’ai placé mon meilleur relax dans la pelouse près du lilas en fleur. Un blanc!
Petit tabouret pour déposer quelques petites affaires, un livre inutile : « Les mémoires d’Hadrien » (je l’ai déjà lu trois fois) ; mon I-Pad pour écouter Brahms, son requiem allemand, très fort ; mon verre de jus de fruit, surtout mon verre de jus de fruit… celui-là tout à fait indispensable.

Il y a quelques jours je les ai râpées puis séchées mes racines, réduites en poudre pour en avoir six bons grammes – c’est suffisant- pour mon jus de fruit.
Voilà enfin la solution rajoutée : « 20-ethyl-3α,13,15α-trihydroxy-1α,6α,16β-trimethoxy-4-(methoxymethyl)aconitane-8,14α-diyl 8-acetate 14-benzoate » dans mon jus de fruit, en fait un jus d’orange bien frais. Je l’ai pressé « maison » !

Allez, parti pour un moment détonnant ! Tout de suite !

Paresthésie et lourdeur immédiate. Très, très rapide. Mon livre tombe à terre.

Analgésie, plus mal !

Hyperhidrose, froid, froid, sueur, des litres de sueur.

La respiration se bloque.

étouffement, juste une fleur de lilas dans le regard concentrique.

Vomissures. Fini.

Ffffuiiit.

Réussi !

Aconitine

mercredi 6 août 2014

Fusion-confusion


Andy Warhol, "Big Electric Chair" 1967

Mes crimes parfaits

J’ai supprimé Claudine il y a quelques années.
Je cherchais le crime parfait et je voulais y trouver une réelle jouissance.
Pourquoi Claudine ? Je ne l’ai jamais su mais je l’ai réussi mon crime parfait. Et en plus j’ai fais ce qu’il fallait pour que son amant soit inculpé et je vous le donne en mille, condamné – pauvre innocent.
Le mari de Claudine avait un alibi, enfin, je m’étais arrangé pour qu’il en ai un, son amant lui n'en avait pas et en plus, mécanicien sur des voitures de rallye le mic-mac que j’avais apporté au circuit de frein a dirigé les enquêteurs directement vers ce bellâtre stupide.
Claudine s’est envolée avec sa Morgan dans un des tournants du massif de l’Esterel.
Pfuuit, elle a plané la Claudine jusqu’au fond d’une combe.
Difficile, difficile…pour les pompiers ; surtout qu’il a fallu d’abord éteindre le début d’incendie dans le maquis !

Bon l’année suivante j’ai remis ça.

Un cuistre imbu de sa personne m’avait irrité lors d’une promenade sur les quais de Quimper.
Je lui ai fait la peau dans une anse de Gwenvinec. Massacré avec l’ancre de son bateau, vous voyez ces ancres avec deux triangles affutés sur le côté et lourd en plus. Là j’ai fait dans le gore, étripé sur le fond de sa cabine sur le tek immaculé et les intestins déroulés sur les banquettes.
J’ai concocté une histoire abracadabrante de rivalités dans la direction des « Biscuiteries de Quimper » avec des héritiers jaloux les uns des autres dont tous avaient les plus sordides mobiles pour trucider le macho.
Y-s’ont tous été inculpés à un moment ou à un autre pour que l’enquête finisse par conclure à un accident. Un bordage avait fait trébucher l’hurluberlu dans le fond de la cabine juste sur l’ancre qui trainait là. Oh mortelle négligence.

La troisième année, je me suis dit qu’une Baronne hachée sous un tracteur entre deux rangs de vigne pouvait me réjouir.

Franchement là, je me suis bien amusé !
Il faut savoir que contrairement aux idées reçues, le bordelais, en dehors de ses châteaux achetés les un après les autres par des chinois, est une région pauvre. Donc je me suis arrangé pour guider les soupçons des enquêteurs vers des illégaux employés comme saisonniers.
Comme la vieille Baronne n’était pas commode, ça semblait plausible.
Finalement, c’est le régisseur du Domaine – Henri, un grognon de première classe - qui s’est fait choppé. Il était le dernier à avoir approché le tracteur fou dont les commandes avaient lâchées et qui avait haché la Baronne et quelques rangs de vignes avant de s’immobiliser dans un fossé les roues en l’air tournant encore dans le rugissement du moteur emballé.

Les cinq années qui ont suivies, rebelote, j’ai remis le couvert et encore cinq crimes parfaits.

Je suis vraiment un génie tout-puissant ! Dieu aussi a ce pouvoir de vie et de mort sur les hommes… Je suis Dieu !

Ce soir, je travaille sur mon crime parfait de l’année. J’étudie la chose, j’aime la perfection mais surtout les embrouilles insolubles ; celles où un innocent passe derrière les barreaux.

Je travaille dans mon bureau, il est spacieux décoré avec des meubles de prix. Des créations de Charles Eames, de l’acajou recouvert de galuchat, des piétements en acier froid et lisse.
Sur un petit sous-verre en jade, un gobelet à whiskey rempli d’un bon doigt de Bunnahabhain 23 ans d’âge.

Quelle joie de prévoir mon prochain crime parfait.

Sonnerie du téléphone. Bon, et ma tranquillité. Zut, zut et zut !

« Allo… »
« … »
« Ah, c’est toi ! »
« … »
« Non » « Non, pas encore ; tu ne  vas pas ma casser les pieds, on est dans les temps, merde ! »
« … »
« Ok, tu auras ça dans trois semaines, t’inquiète pas ! »
« … »
« Bon, salut et n’ai crainte, je te rappelle au plus vite – Salut »

C’était mon éditeur ; chaque année c’est la même chose. Un jour, il va tellement m’énerver que je vais rater mon crime. Le grain de sable, le petit bidule dans l’engrenage et tout part en quenouille.

Je gagne trop d’argent avec mes bouquins ; je ne peux pas me permettre une erreur.

Pas d’erreur avec mes crimes parfaits. 

© Philippe Vandenberghe 

lundi 24 mars 2014

La boulangerie Mirabelle


Des « Rawettes ».

23 avril 1944, 10h40 chez Madame Mirabelle.

« Boulangerie-Pâtisserie Mirabelle » sise au coin de la place S. au sud de Bruxelles.
Une maison isolée, une du siècle dernier, pourtant le quartier n’est pas ancien et tout n’est pas construit.

Dans la file.
Nous chuchotons entre nous de nos maris.
« Ton Jules t’a écrit ? Et Hector ? Ah la Croix Rouge m’a envoyé de ses nouvelles. »
Un doigt sur la bouche,
« Chuut, parle doucement Germaine, tu sais, deux pilotes sont passés chez le curé, ils repartent demain pour Lille avec l’ambulance d’Oncle Ernest »
« Voilà un timbre Madame Mirabelle, merci pour le pain, vous n’auriez pas une rawette en plus, j’ai ma nièce à la maison ? ».
Madame Mirabelle ; grosse, poitrine opulente et arrogante, grande aussi, le tablier blanc immaculé cassant d’amidon comme sa voix forte, une robe noire, de luxe quand même et quand elle ne sert pas à la boulangerie de son mari, le gros Sylvain Mirabelle, homme chafouin et hypocrite, elle met de fameuses bagues aux doigts.
« Non! Madame Hortense, je n’ai pas de rawette ; Sylvain et moi suivons les règlements de la Kommandatur à la lettre, nous ! ».

On les déteste les Mirabelles !
Mais bon, il n’y a pas d’autres boulangeries dans le coin.

Depuis quelques mois les « voitures noires » arrivent souvent la nuit dans le quartier. Ces messieurs en gabardine noire et feutre sur la tête viennent tout contrôler sans ménagement.
Le curé a été solidement bousculé. Ils n’ont rien trouvé.
L’autre nuit, les Van Steenbrugge se sont retrouvés à la prison de Forest ? Quelques feuilles dans la cave ? Un oubli ? Les reverrons-nous ? Les deux gamins du couple ont été recueillis par les Lardot.
Dans la file chez Madame Mirabelle, on finit par se rendre compte qu’elle est muette sur les « évènements », mais pas sourde…et puis, pas de rawette, ça fait un peu trop !

Dimanche dernier on a parlé au curé de ce « mic-mac ». Trop de coïncidences. Trop de tristesses dans notre cité de femmes, d’enfants et de vieux. Ah si nos hommes étaient là !
Certains sont encore en Silésie comme prisonniers de guerre, d’autres ont été raflés comme STO et travaillent comme des bêtes dans des usines de Bavière ou de Poméranie.
Tout ça est bien triste.

Hier, Monsieur le curé m’a dit de chuchoter un bobart chez Madame Mirabelle et un autre deux trois jours après.
Ça n’a pas trainé. La nuit suivante, chaque fois les « voitures noires » ont déboulé.
Choux blanc, nada, rien trouvé ! Rien !
Ces messieurs sont chaque fois repartis furieux.

Une semaine est passée, puis deux semaines.

30 mai 1944, 6h20.

Tonnerre, fracas, craquement et dans les minutes qui suivent les pompiers.

La « Boulangerie-Pâtisserie Mirabelle» n’existe plus. A plat la baraque, quelques poutres et le cœur des gravats qui crache des flammes alimentées par la chaleur des fours qui ronronnaient encore il y a une heure. Plus personne. Monsieur et Madame Mirabelle transformés en lumière, puis réduction noirâtre non identifiable !

Des briques jusqu’au milieu de la place, du verre brisé de toute la vitrine, des éclats de marbre et des dragées rose et bleues, diamants indécents au milieu de cette masse carbonisée… et accroché au lampadaire intact le plus proche de « l’attentat » un tablier blanc taché et troué mais cassant d’amidon.

La seule « rawette » laissée par Madame Mirabelle.

26 octobre 1945, 16h50.

Monsieur Van Steenbrugge est revenu d'Allemagne presque méconnaissable et bien maigre, "ratatiné". Il a récupérer ses garçons avec des larmes contenues. On n'a jamais revu Madame Van Steenbrugge.

© Philippe Vandenberghe, le 23 mars 2014.

Merci à une de mes voisines pour cette histoire « presque » vraie !


vendredi 25 octobre 2013

Sang de Jungle



















Nouvelle-Guinée

Arc en ciel d’explosion en jungle menaçante
Danse du kaki kapokier en indigo vermeil
Quelques perles, brindilles, cauris traçant
Paradisier d’orgueil, plumes lustrées de miel

La belle brune sur la tourbe molle dansant
Admire le coloré, bigarré crachant le fiel
Baies, prune et rubis sous le dôme tournant
Un ballet d’oiseaux essorés par l’eau du ciel

Vives copulations, volatile de plumes en pans
Sur la branche dans les feuilles et épines vielles
Moiteur du papou silencieux de forêt entrant
D’un trait de flèche le chef tranché démentiel

La veuve brune dans les coulées noires rampe
Caquetage de trois œufs, la lignée potentielle
Cachés, roulés sous le fragile dôme de fange
Redevient l’orgueilleux paradisier cérémoniel

© Philippe Vandenberghe




dimanche 18 août 2013

La Tragédie


Violaine et son tiramisu.

Ce qui est beau dans les tragédies, c’est  leur inéluctabilité.
Mais nous, nous savons ! Nous savons quoi ?
Ce qu’il ne fallait pas faire pour en arriver là.
Ou mieux, la décision que nous aurions du prendre pour ne pas en arriver là !

Souvent le tragique se construit sur fond d’amour impossible et de sacrifice subi plus que choisi.
Je pense à un tiramisu d’une vielle amie. Vous allez me dire : « mais avec quoi viens-tu avec ton tiramisu et le sens de la tragédie? ».
Oh sans doute j’aurais pu penser à cette vielle amie par une autre pensée, un autre souvenir. Mais non ! C’est le souvenir de ce tiramisu qui revient ; onctueux, crémeux au biscuit délicieusement humecté de Marsala et recouvert du juste saupoudrage d’un cacao amer et puissant.

Je dois vous avouer que par association d’idée je pense aussi à ces beaux saladiers qu’elle nous apportait garnis d’une magnifique salade de fruits frais et croquants baignant juste comme il faut dans un jus parfumé au kirsch que nous dégustions tous ensemble au bureau, le vendredi midi entre café et sandwich.
Car oui, Violaine* était une collègue de travail ; en fait une intérimaire.
Et presque tous les vendredis elle nous régalait avec ses gourmandises. Autant vous dire que l’esprit d’équipe était à son zénith.

Violaine, une adorable dame qui nous avait été conseillée par son mari - délégué commercial dans les essences et arômes alimentaires -, nous enchantait.
Le couple naviguait dans la cinquantaine et nos deux compères étaient aussi dissemblables que caniche et bobtail !
Mais je reviens à ce tiramisu qui nous apportait des larmes de joie. Celles de Violaine me semblaient d’une autre source, plus enfouies, plus cachées, plus secrètes.

Et elle en avait un de secret !

Et c’est le plus pur des hasards qui fit que je fusse là quand la tragédie survint.

Là, ce fut inéluctable et tragique ! Un coup de téléphone, tout simple, bref. L’appel que l’on ne souhaite jamais recevoir ; qui vous laisse brisé dans un temps suspendu mais où tout s’écroule.
Violaine venait d’apprendre que M…, son amour de jeunesse, son M… qu’elle avait rêvé d’épouser venait de décéder à l’hôpital d’une méningite foudroyante alors qu’ils devaient se revoir – juste une fois – quelques minutes entre deux absences de plusieurs années aux States pour M...
Sans doute le premier baiser après une rupture de dizaines d’années imposée par les parents de Violaine craignant une mésalliance et le dernier pendant cette courte escale avant de ne plus se voir.
Même ce dernier baiser leur avait été refusé par le destin.

Seul présent, elle pleura longtemps dans le creux de mon épaule et bien gêné, je ne sus que dire mais des années après ce drame, je pense encore à Violaine et à son tiramisu crémeux et onctueux qu’une possible mésalliance avait imposé à un mari chimiste, délégué commercial dans les essences et arômes alimentaires, un homme gentil mais simple, mais vraiment simple que c’en est inimaginable.
 
*Violaine, prénom d’emprunt, vous vous en doutez !

© Philippe Vandenberghe


mardi 26 février 2013

Carne post mortem


Défilé

Manteau de peau
Voiles au vent
Ecorché du beau
Tissus en pans

Rayures sanglantes

Voiles de l’ange
Ecartés camés
Rouge et blanche
Tissus coupés

Gautier d’Agoty 1770

Mannequin de larme
Ecartelée du soir
D’un caraco une arme
Le rouge et le noir

Georges Bataille 1961

Soies unies et lisses
Coupé sec et droit
Défile une miss
Haletant sur l’étroit

André Courrèges 1969

© Philippe



dimanche 30 décembre 2012

Délicieuse et mortelle cruauté?


RIXE SIAMOISE

Kungfu était confusément confussianiste
Mais Tchéo était terriblement taoïste
Ils étaient à couteaux de soie dégainés
Mais quand il faut boire le saké c’est qu’il est tiré

Donc au pays du soleil tirant
Kungfu et Tchéo du téton tétaient le thé
De part et d’autre de la muraille géante
Ils se maudissaient d’anathèmes vertbridés

Une siamoise un peu garce, un jour vint à passer
Une jeune et jolie culottée mandarine
Qui de ces deux compères perturba le ying.
Ils s’engagèrent alors dans un duel très serré

La rondelette nacrée promise au beau vainqueur
Son petit pied prude posé sur son pal
Crut son septième ciel arrivé pour enfourcher le cheval
Mais le perdant rageur fit voler son petit coeur

D’un coup de sabre, il trancha la natte, la belle,
Le destrier et s’embrocha tout de go
Pour crever sur le damier.
Trois méchants personnages ne peuvent que se massacrer
Et le sang répandu traverser le panier
 
 © PhVdb

Ecrit il y a quelques temps mais mit en lumière par un dossier sur Georges Bataille que je viens de redécouvrir dans un ancien numéro du “Magazine Littéraire”


"J'ai volontairement enlevé la "célèbre" photo qui fascinait tant Bataille. Ce n'est pas un acte de censure personnel mais plutôt du respect pour les personnes que cette image "sidérante" peut provoquer de souffrance chez le lecteur. La cruauté objectivée dans cette image est-elle soutenable; est-elle utile? Michel Foucault s'interroge dans son livre: "Le droit de punir" sur la justification par le pouvoir à travers l'histoire que la royauté (de droit divin) avait de faire voir le châtiment infligé aux criminels. La question reste ouverte!"

« La célèbre photo » du supplice chinois des "cent morceaux" a eu une importance fondamentale dans la vie de Bataille. Cette photographie figure, avec quatre autres clichés, dans les dernières pages du dernier livre que Bataille a publié (un an avant sa mort en 1962) : "Les larmes d’Eros".
Bataille l’affirme : "cette" photographie est en sa possession depuis 1925, elle le mène à l’extase en 1938. Les interprétations qu’en fait Bataille évoluent.
Dans "L’Expérience intérieure" on peut lire :
« Le jeune et séduisant chinois dont j’ai parlé, livré au travail du bourreau, je l’aimais d’un amour où l’instinct sadique n’avait pas de part : il me communiquait sa douleur ou plutôt l’excès de sa douleur et c’était justement ce que je cherchais, non pour en jouir, mais pour ruiner en moi ce qui s’oppose à la ruine. »
Dans "Le coupable", publié en 1944 mais rédigé de septembre 1939 à octobre 1943 :
« Je suis hanté par l’image du bourreau chinois de ma photographie, travaillant à couper la jambe de la victime au genou : la victime liée au poteau, les yeux révulsés, la tête en arrière, la grimace des lèvres laisse voir les dents.
La lame entrée dans la chair du genou : qui supportera qu’une horreur si grande exprime fidèlement "ce qu’il est", sa nature mise à nu ».
Voici la conclusion, "l’inévitable conclusion", des Larmes d’Eros :
« J’imagine le parti que, sans assister au supplice réel, dont il rêva, mais qui lui fut inaccessible, le marquis de Sade aurait tiré de cette image : cette image, d’une manière ou de l’autre, il l’eût incessamment devant les yeux. Mais Sade aurait voulu la voir dans la solitude, au moins dans la solitude relative, sans laquelle l’issue extatique et voluptueuse est inconcevable ».

mercredi 19 décembre 2012

L'hapax existentiel?


Ces quelques roses

Pour toi dame blanche, âme noire
Pour toi dame noire, âme blanche
Ces quelques boutons de roses
Ces quelques épines que j’ose
Des griffures de l’âme
Des larmes de pudeur
Des blessures dans mon cœur
Où est la raison
Où sont les saisons
Là où tu es sans moi
Je t’offre mon souffle de vie
Là sous quel toit
Où es-tu ma belle mie
N’aurions plus rien à dire ?
Pourtant les pétales sont belles
Les couleurs étincellent
La fleur est réelle
Je te les offre depuis si longtemps
Je te les offre encore
Je te les offre depuis toujours
Je croyais t’écouter
Est-ce que je me suis trompé ?
Qui es-tu ? Pourquoi ?
Où est la confiance ?
Guéris moi
Prouves moi
Approches toi
Embrasses moi, encore et encore

Une date indéterminée.

© Philippe Vandenberghe

Le choc, le chagrin et la délivrance d’un « hapax existentiel ». Le moment dans la vie où tout bascule, la lumière blanche au bout du tunnel de la mort, vécue avant le néant. L’Hapax tel Saint Augustin dans son jardin à Milan, Montaigne et sa chute de cheval, Pascal et sa nuit de feu, Nietzsche et sa vision du Surlej, Valéry à Gênes et d’autres, bien d’autres !
Basculement des voiles déchirés et l’aveugle vit ce que le voyant ne voyait plus.


(c) Extrait du film Matrix

mercredi 24 octobre 2012

Oedipus Rex

Autoportrait de Gustave Courbet

« Sigismund dort.
Et moi je soliloque sur son vieux divan pourri.

Ce matin encore, Sigismund dort.
Son vieux divan pourri est recouvert d’un cachemire miteux.
Depuis des années, trois fois par semaine, Sigismund dort.
Et moi j’empile les briques toutes les nuits, une par une, une par nuit sur la précédente.
Après chaque brique je me masturbe, doucement, plus vite, frénétiquement en hurlant et Sigismund dort.
Alors ce matin (comme tous les matins) j’ai pris mon cachet de Zuclopenthixol 200mg ; je vais encore avoir des suées et des nausées.
Mais sur son divan pourri, ça passe.

Alors ce soir je vais prendre mes cachets de Lormetazepam 30mg et  mes gouttes de Tranxene 20mg par 2ml. Je prends 6 gouttes, parfois 9 sans rien dire à personne, sauf à Sigismund ; mais il dort.
Ça ne va pas m’empêcher de me masturber, je m’en fous, demain Sigismund dormira.
Cette nuit, la colombe est venue se poser sur mon mur.
Toutes les nuits elle vient se poser sur mon mur, sur la dernière brique que je viens de poser, après m’être masturbé.
Après, je m’endors enfin.

Le matin, après avoir prit mon cachet de Zuclopenthixol 200mg, la colombe s’envole et je ne la vois plus de la journée.
Sigismund le sais, je crois, mais comme il dort, il n’y attache sans doute pas beaucoup d’importance.
Mais moi je l’aime ma colombe, elle est aérienne et liquide, elle vole autours de moi. Elle me protège en coulant sur moi toutes les nuits de ses ailes courbées.

Aujourd’hui, merde, ma vésicule fait encore des siennes. J’ai pris rapidement mon cachet de Cantabiline 200mg. Parfois je prends de l’Hebucol 200mg. Vous n’allez pas me croire mais c’est du jus d’artichaut.

Vous voyez, je protège bien mon mur de brique.
Et chaque nuit il monte d’une brique et la colombe vient s’y poser.
La terre a besoin de semence. Je dois la fertiliser toutes les nuits, alors la colombe est heureuse.

Et Sigismund dort… Je crois que je vais le tuer, pour qu’il dorme pour toujours ; je vais verser un flacon, que j’ai piqué à l’hôpital, de Sufentanil Mylan de 10µg par 10ml dans sa cruche d’eau en cristal de Bohème. C’est radical !»

« Voilà Monsieur de la Montagne Vermeil, cela fera 150 €. A mercredi pour notre prochaine séance. »
« Tien Docteur Duerf, vous ne dormiez pas ? »
« Mais non mon bon Monsieur de la Montagne Vermeil. Au revoir Monsieur de la Montagne Vermeil et à mercredi. »
« Au revoir Docteur Duerf, je me sens bien léger. »

(Quel imbécile ce Monsieur de la Montagne Vermeil, il ne connaît pas l’attention flottante)

Vaticination sur le « Crépuscule d’une idole ou l’affabulation freudienne » de Michel Onfray, Grasset 2011.
© Philippe Vandenberghe


dimanche 12 août 2012

Nos premiers émois!

D'après Botticelli

A une femme aimée et disparue

Ton visage s’est effacé sur une île
Et du turquoise, tu aimais cette mer d’Italie
Pourtant au carré noir des Médicis
Nous pouvions encore admirer les couleurs d’Isis.

Deux fois l’Achéron franchi
Et surmontant ton chagrin du dernier outrage subi
Je vois toujours ton doux visage rosi
Nous pouvions encore gloser de Nerval et Leiris.

Dans ce labyrinthe, que d’éclats de rire
De jeux, de chants mozartiens et de joyeux cris
Pourtant déjà tes cauchemars créaient le repli
Et le sourire de la belle florentine dessinait le pli.

Encore ce souvenir me rajeunit
Sur quelques photos et dessins déjà jaunis
Quelle pudeur nous a fait brouiller les pistes ?
Et pourtant de nos yeux oubliés l’éclair a pâli. 

© Philippe Vandenberghe, le 11 août 2012

Hommage à Gérard de Nerval, poète par passion, écrivain par mélancolie, fou et mort de désespoir dont la pythie s’est échappée en jetant des cris de douleur ;

« Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ces habits anciens
Que, dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue – et dont je me souviens… »

Merci à ma "petite soeur" de m'avoir remis en mémoire cette passion d'adolescent...


jeudi 2 août 2012


 Il n'est pas dans mes habitudes de commenter des évènements qui me touchent au plus profond de moi-même et qui relève de mon intimité, mais un très beau texte du blog "Respectivement.be" m'a poussé à réfléchir à des questions oh combien cruelles!
Les chemins de traverses dans lesquelles nous nous engageons parfois, m'ont donné la chance (sic) de rencontrer à plusieurs reprises deux personnes à qui je dois rendre un hommage ému, car, quand je les ai rencontré ils vivaient déjà depuis des années avec des blessures inguérissables, il s'agit de Jean Denis Lejeune et Francis Brichet.

Je reproduis donc mes réflexions parues dans le blog "Respectivement.be" in extenso!

"Tous ne sont pas des loups… et réagir aux évènements anciens ou récents peut être sujet de trouble, de malaise, d’angoisse et souvent de questionnement sans réponse. Ainsi en est-il pour moi du cas abordé par ce « post ».
En toute chose je reste « légaliste », viscéralement légaliste.
Mais pour Michèle Martin, dont j’accepterai toute décision prise à son égard, je me suis interrogé sur elle et puis sur moi-même; étonnant, non?
Pourquoi?
Je n’ai pas eu et je n’ai pas une vie qui m’a traduit devant les Tribunaux, mais comme beaucoup de mes semblables j’ai vécu des évènements qui m’ont perturbés, qui m’ont parfois blessés, parfois meurtris et… dont je ne parle pas, dont je suis dans l’incapacité de parler. Le SILENCE! Parce que c’est de ça qu’il s’agit. Et donc j’essaie de comprendre pourquoi Michèle Martin est restée silencieuse sur l’indicible dénouement de la mort d’enfants dont elle a contribué et collaboré à l’agonie (et qu’elle a avoué en grande partie). C’est donc ce silence qui nous trouble, qui nous choque, mais c’est aussi ce SILENCE qui est l’obstacle infranchissable; pour elle, pour moi, pour nous tous.
Car le SILENCE est un mauvais moyen pour s’imaginer que tel évènement N’A PAS EU LIEU!
L’histoire nous a apporté son lot de silences sur les actes monstrueux que « les loups » ont infligés aux innocents! Ne l’oublions pas, même si c’est incompréhensible.
"

Philippe ce jeudi 2 juillet 2012

mercredi 4 avril 2012

Rue du Ham

Septembre 1952, dernière photo au Congo avant de rentrer en Belgique
1953

A l’âge de deux ans et demi, mes souvenirs vont apparaîtrent plus nombreux, plus colorés, plus cinétiques, plus sonores.
Ils vont se multiplier et construire une histoire qui va durer jusqu’à l’âge de quatre ans.

Un décor simple et baignant dans la pénombre va me faire office d’horizon, des objets banals, un pot de confiture à la forme arrondie, comme le noir et brillant poêle de Ciney qui ronronnait dans la pièce.
Une chaleur intime et chaude d’un rougeoiement visible à travers des petites vitres en mica moiré et fendillé.
Attirance du feu, de ce ronronnement doux et vrombissant à la fois. Confort douillet du charbon brûlant dans le foyer, blocs mystérieux et noir qui noircissent les doigts, quand l’enfant que je suis, en chipe un morceau dans le beau seau en cuivre qui se trouve à coté du poêle.

Dans un coin, mon lit, univers clos et intime de barreaux facilement franchissables mais combien protecteurs.
Ma petite grotte à moi, joyeux troglodyte curieux de tout et surtout de rien.

Trois visions fortes me traversent l’esprit, trois réalités mal ou non comprises car non connues d’un enfant de trois ans.

La charrette du boulanger encore tirée par un cheval; bel animal doux et fort, à la couleur brune et aux pattes grise de la poussière de ce qui était encore parfois des chemins.
Le beau brabançon placide arrêté au bord du trottoir ruminant sans cesse une poignée d’avoine jetée parcimonieusement dans un sac en cuir pendant à son cou.
Une charrette que je su plus tard être de “L’Union Economique”

Un passage régulier mais dont je ne puis plus déterminer la fréquence d’un camion à ordures.
Un véhicule effrayant garni d’un énorme tambour bruyant et suivit d’hommes pressés et hurlant, navigant d’un côté à l’autre de la rue et que j’admirais avec un intérêt teinté d’effroi.
Un véhicule vert de gris coulant d’énormes salissures brunes et noires et au capot bringuebalant.

De la fenêtre, debout sur le divan (ce fameux divan brun) un autre spectacle.
Un cortège étrange, de femmes et d’hommes marchant cérémonieusement et si lentement derrière un corbillard garni de quelques rares fleurs et tendu d’un voile violet et orné de plumeaux noirs.
Une incompréhension face à la réalité de l’évènement mais déjà la perception d’un moment grave.
Premier contact avec la mort sans prendre conscience de la disparition d’un être cher car à cet âge le présent est indestructible.

C’est aussi le tramway tintinnabulant sur ses rails.

C’est aussi les attentes curieuses à l’épicerie de madame Moraux et ma fascination pour l’énorme montagne de beurre trônant sur le comptoir et que la magicienne des lieux découpait avec un fil en métal pour disposer délicatement le morceau pesé sur un carré de papier sulfurisé craquant d’un entrelacs de jolis plis blanchâtres comme un batik des mers du sud.

C’est aussi la découverte étonnante et joyeuse que maman et papa avaient de la famille.

Ah la famille! (Je ne pouvais savoir les chagrins qu'elle engendrerait plus tard)
Quel plaisir! Des cousins, cousines, des oncles, des tantes, des grands parents, encore des grands oncles et des grandes tantes. Des gens bizarres, amusants, drôles ou effrayants.
Premiers effrois d’enfants devant un personnage hiératique à la robe noire, au menton rêche que l’on n’ose embrasser. Cette arrière grand mère silencieuse, assise sur sa chaise.
Tous ces gens m’interpellant; ils sont grand.
Qu’est ce qu’ils me veulent, ils rient, ils sont bruyants.
Premier et dernier refuge dans les robes de maman ou derrière les jambes de papa.

Voilà quatre années bien remplies – toute une vie – je suis je, je suis moi, je, tu, il,
nous, vous, ils.
Maintenant peut commencer la grande aventure.

1 an et demi de ma vie sans photos, sans témoignages de la rue du Ham à Uccle.

(c) Philippe Vandenberghe

mercredi 21 mars 2012

Dieu est mort lors du "Big Bang"


Holocauste

Il y a quelques années mon fils et moi avons visité deux lieux de mémoire de la guerre 40-45. Il s’agissait, dans le cadre d’une visite de groupe organisée par une grosse structure syndicale, de prendre conscience de l’horreur et des atrocités qui menacent encore et toujours notre fragile démocratie.

Vous vous en doutez, amis belges, le premier lieu de mémoire fut le fort de Breendonk.
Ce camp de transit et d’enfermement de détenus politique, pour la plupart, était l’archétype de la cruauté absurde que peut infliger des hommes à d’autres hommes. Curieusement Beendonk, dans ce sentiment d’oppression et de profonde révulsion laisse planer un espoir.
Un espoir, car il symbolise un jeu pervers de destruction et de reconstruction dont l'humain sort gagnant.
Des brutes s’y sont prit de mille façon pour réduire l’homme au statut de bêtes et les gardiens se complaisaient à faire creuser, combler, recreuser, recombler encore et encore des fossés inutiles et dont on peut voir encore aujourd’hui les traces éclatantes de la bassesse humaine.
Une galerie de portraits des tortionnaires écoeurante, mais surtout les témoignages des efforts fournis par les prisonniers pour garder une humanité solidaire sont poignants.
Curieusement tout cela reste à peu près supportable.

Mais en arrivant à la caserne Dossin à Malines, il en va tout autrement.

La caserne Dossin était un centre de regroupement des juifs raflés en Belgique avec la complicité évidentes des autorités de la Belgique occupée. Ensuite, de cette caserne équipée d’une sinistre gare, s’ébranlaient les trains vers les camps d’extermination.
Ce très beau mémorial en souvenir des juifs disparus dans l’holocauste présente d’abord les souvenirs heureux et pathétiques d’une population laborieuse et souvent pauvre d’avant guerre.
La symbolique des couloirs de la mort, avec ses témoignages douloureux, est bien plus dur et le silence se faisait de plus en plus en plus oppressant tout au long de la visite au sein de notre groupe.
Mais le point d’orgue de cette visite se situe dans la dernière salle.
Petite salle de projection où une voix « off » mais bien réelle raconte le retour miraculeux d’un père juif dans sa maison d’Anvers après sa libération du camp.
Le vieux monsieur raconte en mots simples, émus et plein de tristesse tragique sa vie « d’avant », son retour et l’arrivée dans ce qui était sa maison et revoit dans le couloir d’entrée les deux vélos de ses petits garçons qu’il ne revit jamais.

Le groupe… mon fils, moi-même avons pleuré ; en silence, avec pudeur, sans pouvoir dire un mot.

© Philippe Vandenberghe

Hans Jonas (1903-1993) inspiré par Rabbi Isaak Luria (1534-1572) : « Dieu renonce à sa propre divinité ayant pour conséquence son impuissance. C’est la brisure des vases, dans le scénario cosmologique de Luria, censés retenir les parcelles de divinité. Cette réparation incombe à l’homme. L’homme doit ainsi dire aider Dieu ».
In : Hans Jonas « Le concept de Dieu après Auschwitz » 1994 © Payot
Paul Ricoeur (1913-2005) : « La mort en histoire a la charge des morts de jadis dont nous sommes les héritiers. L’opération historique tout entière peut alors être tenue pour un acte de sépulture (…) Le travail de deuil sépare définitivement le passé du présent et fait place au futur ».
In : Paul Ricoeur « La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli » 2000 © Seuil


   23705 juifs sont partis de la caserne Dossin à Malines et ont péris dans les camps de la mort.

lundi 20 février 2012

Au fond!


Rendez-vous avec l'histoire.

Nous sommes habitués à croiser l’histoire dans les livres, poussiéreux parfois, passionnants souvent. Mais croiser l’histoire quelques soirs d’automne dans un bordel d’Anvers, ou plutôt un établissement de passe… et de repasse, voilà qui est plus étonnant.

« Gunther Ping »

C’est lui, ce Gunther Ping, l’histoire que j’ai croisée dans les années 70.

J’avais un peu plus de vingt ans, élève à l’école d’artillerie de Brasschaat. Certains soirs nous trainions dans les rues glauques d’Anvers. Celles situées derrière la « Vleeshuis » en direction de la "Falconplein" où certains burgemeesters ont éradiqué de leurs trafics interlopes ces rues mal-famées devenues un rien "bobo".

Après avoir déambulés sous la pluie dans le quartier, seul ou avec deux ou trois autres copains on finissait la soirée au « Oude zeeman ». Là, balançant entre timidité et esprit d’aventure nous nous bornions à réinventer le monde avec le tenancier et quelques filles dont une, Marijke, me plaisait bien. Elle me parlait de son village d’Oost-Vlanderen, de son fils, de ses courses à faire pour elle et le fiston et surtout de banalités ; mais elle était gentille et avec son manteau en pied de poule, ses mocassins et son sac à deux sous, elle n’était vraiment pas en « tenue de travail », quoiqu’en dessous dudit manteau, les dentelles joliment échancrées me faisaient rêver certaines nuits de retour à la caserne.

Au fond de la petite salle enfumée à souhait, se trouvait souvent un malabar penché sur un bock de « Palm » qu’il mettait des heures à siroter. Enfin je crois que c’est plusieurs bocks qui défilaient. Gros, gras, massif; après chaque fond de bière, il nous gratifiait d’un « Ping » retentissant et tonitruant puis d'un rôt non moins sonore: « Ach, das krieg ! » criait-il.
Une tête large, rougeaude, le cheveux blond filasse et plus qu’éclairci, une demi brute. Sa veste de cuir noir et sa salopette tachée de cambouis nous indiquaient un boulot de mécanicien et de fait après quelques soirées nous sûmes que Gunther était diéséliste et travaillait à la journée dans les bateaux qui accostaient. Des cargos russes assez souvent, panaméens parfois ou chypriotes.








Entre deux bocks, Gunther nous apprit qu’il avait été sous-marinier dans la Kriegsmarine.
On sentait l’angoisse et les terreurs encore présentes chez cet homme en pleine déchéance.
Dans un mélange d’allemand, de flamand et de français, il nous racontait, par bribes, les heures d’angoisse au fond de la mer. Ce qu’il imaginait déjà être son cercueil, le froid, l’humidité, l’eau croupie et les jambons moisis pendus aux coursives, la puanteur du dégueulis, de la sueur. Le tympan qui vous arrache des cris de douleur pendant le grenadage de l’ennemi invisible.

Et ce « Ping », un son tant redouté, lancé par le sonar ennemi, une angoisse incommensurable.

Encore un bock et « Ping » et un autre et « Ping » ; puis on voyait ses mains massives aux ongles noir graisseux agripper la table et lentement il s’affalait au bas de la banquette.

« Ach das krieg ! »

La vie était finie pour lui, alors Marijke et moi, on se disait au revoir, « een dikke kus voor mijn schatje » et je retournais à la caserne, elle à son carré.
Et voilà comment j’ai croisé l’histoire !

© Philippe Vandenberghe

mardi 7 février 2012

Mon père

Le RMS Lancastria

Souffrir à 15 ans.

On dit souvent que la réalité dépasse la fiction et c’est sans doute vrai, mais la réalité peut être dite par d’autres qui ne l’ont pas vécu. Alors je vais vous la dire cette réalité ; à la place d’un être qui m’est particulièrement cher; mon père.

En juin 1940, papa a 15 ans et après de nombreuses tribulations, drames, visions de cahots  dans une France en déroute, sa mère, sa sœur et lui, arrivent à Préfailles.
Préfailles est alors un joli village donnant sur l’Atlantique, au sud de la Bretagne. Une route qui s’appelle maintenant « Route de la Pointe Saint-Gildas » mène à l’anse du Boucau, qui elle-même fait face à Saint Nazaire. En juin 1940 il fait particulièrement beau et cette pointe sud de la Bretagne fait rêver les gamins à des sports nautiques plus qu’aux tracas de la guerre.

Le soir du 16 juin, le RMS Lancastria quitte Saint Nazaire avec à son bord plus de 3000 soldats principalement britanniques (sans doute beaucoup plus, mais les chiffres sont toujours gardés « secret militaire » jusqu’en 2040). Ils doivent être rapatriés vers la Grande Bretagne suite à la débâcle subie devant les armées du Reich. Ce paquebot de 170 m de long a été lancé en 1922 par la Cunard Line.
Dans la nuit du 17 juin, quatre Junkers Ju 88 bombardent le navire et pour le malheur de ces pauvres soldats, une des bombes pénètre dans la cheminée et fait exploser la salle des machines. Le bateau coule en 24 minutes. Dans les heures qui vont suivre et au gré des marées, 1728 victimes seront rendues par la mer.
La majorité des victimes seront rejetées sur les plages de la Pointe Saint Gildas, mais une centaine sera rejetée sur les petites plages de Préfailles en contre bas des corniches de cette belle station. La municipalité devra alors réquisitionner les hommes, peu nombreux, pour récupérer les dépouilles des soldats morts et les inhumer dans l’urgence. Papa fut de ces quelques jeunes hommes qui durant trois jour vont pleurer en silence en accomplissant cette triste tâche. Des pleurs qui vont le hanter durant des années.

 Quelques rescapés

Le dernier jour, parmi les nombreux réfugiés qui continuaient d’arriver pour descendre sur la Vendée, une Hispano-Suiza venant de La Plaine-sur-Mer s’arrêta aux abords des lieux du drame. La plaque de la voiture indiquait une origine parisienne. La voiture était remplie de bagages les plus divers et à l’arrière du chauffeur une dame bien mise gourmandait sa fille de près de huit ans car celle-ci insistait pour voir la mer. Un moment, penchée à la fenêtre de l’Hispano et voyant le ballet des hommes dans leur douloureuse tâche, elle dit à sa mère : « Oh m’man, viens voir !, ils jouent aux tombes » !

On comptera 2477 rescapés dans cette tragédie.

© Philippe Vandenberghe

Ce fait vécu et réel est toutefois inspiré pour la chute par Francis Carco et son livre : « Mémoires d’une autre vie » aux éditions du Milieu du Monde, Genève 1942, dont les chemins vont se croiser sur les routes de France sans qu’ils ne le sachent l’un et l’autre.

 Deux ans après, de retour en Belgique en 1942, papa au solarium de Ohain.
Mais les cauchemars vont durer encore 30 ans.

jeudi 2 février 2012

Terpsichore, Euterpe, Thalie et les autres...



Voyage à Cythère

Lutins, fées et  farfadettes
Glissent en creux secrets de fossettes
Au  doux parfum de noisette

Eau trouble en tourbillons
De cercles rapides du dongeon
Dans mes brumes profondes en rond

Cléome et cystes en mauve et acorus
Enjambées en danse rosées écrues
Toutes couleurs irisées et bues

D’Amour éternellement vécu
D’Athis à Galathée

Vert d’yeux
Que je t’ai…

En ce fructidor, duodécadi de l’an 2011

©Philippe Vandenberghe

Pas de rapport évident, sauf que j'adore Botticelli, la danse, la musique et l'harmonie que l'on peut y trouver.