vendredi 7 mai 2010

Le sabre de Kellermann, Maréchal d'Empire

Les chagrins les plus vifs sont le fruit des pertes de notre enfance.

J'eus un grand père qui perdit un ami vers l'âge de huit ans, de folle manière.
Ce mien papy quasi centenaire vivait dans la décennie qui vit s'affronter les Empires aux abords de la ville de Bapaume, centre européen de confrontations teutonesques et titanesques idéalement situé au milieu des plaines d'Artois. En huit siècles, ces terres de glaise et de marne avaient englouti plusieurs milliers de bataillons et le fer rayait l'araire à chaque labour.

P. M... - l'ami bien aimé -  vivait dans une grande bâtisse non loin du centre, à quelques pas de la  fonderie familiale.
Frôlant la faillite depuis les années 1870, les Fonderies des Bronzes de Bapaume vivotaient depuis une commande impayée du dernier Empereur Napoléon III, bourgeois dispendieux et piètre stratège.
"Badinguet", le petit monarque en perdit sa couronne et de misérables "calcul rénaux" achevèrent le déchu.
Cette fameuse commande, une belle vingtaine de maréchaux d'Empire (le premier), qui à cheval, qui à pied, avaient été stockés, pour certains ébauchés mais de belle hauteur, dans les jardins bien abandonnés ma foi de la vieille demeure familiale des M...
Il règnait dans ce jardin sauvage, aux herbes folles,aux fougères abondantes, aux noisetiers noueux et aux chênes centenaires, une fureur que nos gamins avaient appris à apprivoiser à longueur de jeux, de joutes, de duels, de combats et d'étripements, tous plus sanglants les uns que les autres. Une ruine de "folie" baroque et un vieux pont chinois aux trainées sanglantes de laques délavées, leurs faisait revivre Arcole, Valmy ou Austerlitz. Les vieux bronzes tout verdits et décatits étaient les adversaires immobiles et redoutables des deux gamins.

En 1914, mon grand père avait suivit contre son gré ses parents, soeurs, matou, carriole, hardes et tous le saint-frusquin utile ou inutile, mais toujours précieux, plus bas que Paris; "planqué" à l'arrière comme ils disaient dans le journal des poilus: "Le Crapouillot".
P. M... était resté seul à Bapaume avec sa mère, car le père, colonel de cavalerie au IIème Spahis, régiment colonial honoré et honorable, s'était englué dans le pays meusien pour la défense de forts désarmés par des badernes galonnées d'état-major. Le pauvre colonel devait être aussi figé dans sa tranchée que ses bronzes d'empire dans son jardin de Bapaume.

Hélas un soir de février 1915, un violent bombardement précéda une charge germanique sur la région de Bapaume et le centre ville ne fut vite qu'un hurlement de feu, de brandons et de cendres. La propriété des M... n'y échappa point; la fumée et les éclairs des obus éclaboussèrent le vieux jardins de feux de géhenne, de tonnerre et d'éclats, réduisant les chênes centenaires en des squelettes noircis et brisés.

Dans les jours qui suivirent, on dénombra dans la ville les victimes, essentiellement civiles, et on trouva le petit P. M... mort parmi les héros, au centre des bronzes renversés et brisés. Son corps avait été, de part en part, transpercé d'un sabre; le sabre de Kellermann, Maréchal d'Empire, Duc de Valmy. Le corps de la mère fut retrouvé non loin de son fils.

Après la guerre, le père miraculeusement épargné des durs combats sur la Somme, en Champagne et à nouveau aux environs de Verdun, mais de plus veuf, écrivit une brève et douloureuse lettre à notre famille pour lui annoncer la perte de son cher petit P... . C'est ainsi que mon grand père apprit la mort de son jeune ami.
Il en pleurait encore, parfois, il n'y a pas bien longtemps.

Dans les années vingt, M... qui avait relancé la fonderie se vit honoré d'une providentielle commande de la République. Il devait reproduire les maréchaux de la "Grande Guerre"... la der des ders; Joffre, Pétain, Lyautey et d'autres destinés à garnir de pompeux Mémoriaux.

Las! L'arrivée au pouvoir du Front populaire mit ce projet en veilleuse car les pacifistes n'étaient sensibles qu'aux premiers congés payés et déclamaient  vigoureusement un tonitruant: "plus jamais ça" ; rebelote, la fonderie refit faillite... définitivement.
C'est un soir de juin 40 qu'un régiment de panzers commandé par Gudérian détruisit les dernières reliques de la propriété des M...

On retrouva M..., devenu entretemps général de réserve, en grande tenue d'officier des Spahis le lendemain matin, gisant dans son sang sur le seuil de la vénérable demeure réduite à l'état de ruine.
Ne pouvant supporter cette dernière humiliation, il s'était tiré une balle dans la tête avec son révolver d'ordonnance.

(c) Ph Vdb